La crise économique & financière Covid-19 : quelques repères de réflexion

Economie/Finance

Wissem AJILI (1), Enseignant-chercheur, University of Carthage.

 

La crise Covid-19 baptisée par le FMI, The Great Lockdown et traduit en Français par le Grand Confinement serait probablement la crise économique et financière la plus violente jamais connue auparavant par l’économie mondiale. Le FMI a d’ores et déjà, précisé qu’il ne s’agit plus d’une simple crise mais d’une véritable récession économique, ce qui laisserait présager l’inscription de la crise dans la durée.
Cet article est une mise au point de la situation économique et financière de l’économie mondiale face à ce défi historique. L’onde de choc n’est qu’à ses débuts, et nul ne peut aujourd’hui anticiper les conséquences de la crise Covid-19 sur l’économie réelle, sur les marchés financiers et surtout sur les revenus et les conditions de vie de millions de personnes à travers le monde.

 

I. Pourquoi la crise Covid-19 est-elle aussi inédite ?

1. La Covid-19 : la première crise exogène de l’histoire de la pensée économique

La crise économique et financière qui découlerait de la pandémie de la maladie à la Coronavirus (Covid-19) serait inédite au regard de plusieurs critères. Tout d’abord, il s’agit d’une crise à caractère global et généralisé affectant la quasi-totalité de l’économie mondiale. Aussi bien les pays développés que ceux en développement ont été sévèrement touché par l’arrêt brutal de toute forme d’activité. Cet impact demeure pour l’instant incertain et dépendra sans doute de la durée de la crise. Ensuite, la crise Covid-19 marquera l’histoire par son caractère exogène (2). Aussi bien, la sphère réelle que financière subissent pour la première fois de l’histoire économique contemporaine un choc exogène en l’occurrence une pandémie sanitaire. Le déséquilibre ne résulte pas d’un dysfonctionnement du système économique lui-même mais d’un évènement externe imposé par des contraintes de santé publique. Enfin, la crise Covid-19 serait sans précédent par l’ampleur de ses conséquences désastreuses aussi bien pour l’activité réelle et les revenus que pour les marchés financiers.

 

2. La covid-19 : une crise qui ne ressemble à aucune autre crise

La lecture de l’histoire des crises économiques témoigne du caractère inédit et sans précédent de la crise Covid-19. Certes, l’histoire de l’économie mondiale a été ponctuée par la récurrence des crises, mais la crise actuelle ne ressemble à aucune des crises précédentes.
Bien que l’histoire des crises économiques remonte à 1637 avec la spéculation sur les tulipes aux Pays-Bas, la crise de 1929 demeure néanmoins la crise qui a le plus marqué cette histoire par son ampleur et l’étendue de ses conséquences. Celle-ci a été déclenchée par le krach boursier de Wall Street en octobre 1929. Rapidement, la crise spéculative s’est transformée en une crise économique qui a duré plus de dix ans et ce jusqu’à la veille de la Seconde Guerre mondiale d’où son appellation de Grande Dépression.

Durant la seconde moitié du vingtième siècle et avec la fin du système de Bretton Woods (de 1944), la cadence des crises a connu une certaine accélération mais avec des effets relativement limités. Nous recessons dans ce cadre de nombreuses crises comme la crise de la dette des pays du Sud (les années 1980), le krach boursier de 1987, la crise japonaise des années 1990, la crise asiatique (1997-1998) et la crise russe (1998). La dernière page de cette histoire a été marquée par une crise relativement violente celle des Subprimes (2007-2008) suivi de la crise de la dette de la zone Euro dans les années 2010. Le point commun de ces crises reste sans doute leur caractère endogène. Le choc naît et se propage dans la sphère économique et/ou financière et modifie son mode de fonctionnement et ses mécanismes de régulation. A l’inverse, la crise Covid-19 est plutôt de nature exogène et risque de déstabiliser voire bouleverser tout le système économique existant.

 

3. La covid-19 : une crise dont le schéma de déroulement est encore méconnu

Face à la crise Covid-19, la pensée économique est doublement mise à mal : d’une part cette nouvelle crise s’ajoute à la liste des crises survenues par surprise. Nul n’était en mesure d’anticiper ni de prévenir la réalisation de cet évènement majeur. D’autre part, les connaissances et le savoir-faire accumulés sont entièrement inadaptés à la situation inédite de la crise Covid-19. Force est de constater que nul ne peut décrire avec précision le modèle de propagation de la crise Covid-19, ni quantifier ses effets directs et indirects sur l’économie mondiale
Aussi bien les économistes que les décideurs en matière de politique économique ne possèdent les connaissances suffisantes ni les compétences requises pour gérer cette nouvelle catégorie de crise. En conséquence, nul ne dispose aujourd’hui de réponses immédiates pour amortir l’effet du choc économique de la crise Covid-19. L’approche de l’apprentissage par la pratique ou The learning by doing devrait probablement l’emporter dans les mois voire les années à venir.

 

4. La crise Covid-19 : les quelques enseignements de l’histoire économique

Pourquoi il est aussi important de faire cette lecture historique dans le contexte actuel ? la réponse est relativement simple « L’Histoire est un miroir, parfois déformant, qui peut nous aider à comprendre la réalité d’aujourd’hui et à éclairer celle de demain ». En effet, c’est à travers cette analyse de l’histoire économique qu’il est possible de comprendre le présent et d’établir quelques repères pour anticiper le futur.

Les quelques enseignements de cette longue histoire des crises économiques peuvent être résumés dans les quatre points suivants : (1) jusqu’à présent, la théorie économique a pu identifier quatre types de crises : les crises purement économiques qui touchent la sphère réelle, et les crises financières à savoir les crises de change, les crises bancaires et les crises boursières ; (2) un modèle des crises spéculatives existe et il a été introduit par Charles Kindleberger (3) (1978). Ce modèle décrit de manière simplifiée la genèse d’une crise, ses effets de contagion et ses mécanismes de propagation ; (3) les réponses apportées aux différentes crises ont été définies a posteriori principalement à travers la régulation, la règlementation et le renforcement de la surveillance des différents acteurs ; (4) la capacité à anticiper et à prévenir des crises a été toujours très limitée et elle ne s’est pas améliorée au fil du temps.

 

II. Les effets anticipés et quasi-certains de la crise Covid-19

Les crises économiques demeurent sans doute le trou noir de la pensée économique. Néanmoins, l’état actuel des connaissances humaines dans le domaine économique et financier permet d’établir un premier diagnostic de la situation. En effets, certains des mécanismes des modèles macroéconomiques aussi bien keynésiens que néoclassiques demeurent relativement opérationnels même en temps de crise. Ainsi, grâce à ces modèles décrivant le schéma d’ensemble du mode de fonctionnement de l’économie mondiale, il est possible d’anticiper un certain nombre d’effets probables voire quasi-certains de la crise :

 

1. L’effondrement de la croissance économique

À court terme, l’arrêt partiel ou total de l’activité économique pendant les périodes de confinement imposées par les autorités sanitaires plongerait l’économie mondiale dans une récession plus ou moins prolongée. Cet effet des taux de croissance négatifs est inévitable du moins sur le court voire moyen terme. En conséquence, la question de la reprise de l’activité économique rapidement est l’un des défis majeurs pour les décideurs nationaux et internationaux.

Dans ses prévisions rendues publiques le 14 avril 2020 (4), le FMI reste prudent. Le taux de croissance de l’économie mondiale pour 2020 est estimé à (-3%), celui de 2021 (+5,8%). La récession devrait affecter plus les pays développés (-6,1%) que les pays en développement (-1%). Parallèlement, la reprise de 2021, devrait être plus soutenue dans les pays émergents et en développement (+6,6%) que dans les pays développés (4,5%).

 

2. La montée du chômage

La conséquence logique de toute récession économique est la montée du chômage. En effet, le PIB qui correspond à la somme des valeurs ajoutées créées par l’économie durant une période donnée est distribué systématiquement sous forme de trois catégories de revenus : (1) les salaires ; (2) les impôts et les taxes nets des transferts ; et (3) l’excédent brut d’exploitation (EBE). Tandis que l’EBE correspond à la rémunération du capital, les salaires constituent la rémunération du facteur travail net d’impôt. Ainsi, et par un effet mécanique, toute baisse du PIB se traduira par une baisse des revenus distribués dans l’économie. Se trouvant sur des marchés d’emploi rigides, l’ajustement à la baisse de la masse salariale ne se fait pas à travers le salaire d’équilibre mais via le nombre de personnes employées. Dans ses Perspectives de l’Économie mondiale, avril 2020, le FMI reconnaît cette tendance à la hausse des taux de chômage dans le monde mais à des vitesses différentes. Néanmoins, les pays développés sembleraient plus touchés par l’augmentation du chômage. À titre indicatif, le FMI prévoit un chômage de l’ordre de 9,9% dans les pays les plus avancés de l’Europe (contre 6,6% en 2019) et de 10,4% aux États-Unis contre 3,7% en 2019.

 

3. Malgré une stabilité de court terme, l’inflation devrait augmenter à moyen terme

La rupture de production dans certains secteurs d’activité et la baisse de l’offre globale à l’échelle mondiale devrait se traduire par une augmentation de l’inflation sur le moyen et le long terme. Néanmoins, et à très court terme et en dépit de la crise Covid-19, les prix semblent stables et parfois à la baisse notamment dans les pays développés. Ce constat s’explique d’une part par l’existence de stocks stratégiques notamment pour les produits de première nécessité et par la contraction de la demande d’autre part. En temps de crise, et avec les baisses de pouvoir d’achat, les agents économiques ont tendance à réduire leur consommation aux produits les plus vitaux. Selon les prévisions du FMI, les indices des prix à la consommation dans les pays développés devraient augmenter en moyenne de 0,5% en 2020 pour reprendre leur rythme habituel de 1,5% en 2021. Dans les pays émergents et en développement, l’évolution de l’indice des prix à la consommation devrait être constant entre 2020 et 2021 soit une variation de 4,5% en moyenne.

 

4. La montée des inégalités principalement internes

Le poids de la facture économique et sociale de la crise Covid-19 ne sera pas réparti uniformément sur les différents acteurs économiques. La crise Covid-19 fragiliserait davantage les couches sociales les plus vulnérables. Les salariés avec les contrats de travail les plus précarisant se trouveront en première ligne pour encaisser en plein fouet les effets de la crise économique. Certes, les cadres règlementaires et institutionnels mis en place aussi bien dans les pays développés qu’en développement ont contribué à creuser les inégalités internes au cours des dernières décennies. Aujourd’hui, ces mêmes arrangements institutionnels exposent davantage les plus démunis aux effets de la crise Covid-19.

 

5. Les tensions sur les déficits publics et l’augmentation des dettes

Pour faire face à la crise Covid-19, les gouvernements ont dû réagir par des mesures d’urgence dans le secteur de la santé et des mesures d’accompagnement pour amortir les effets économiques et sociaux du choc. Ces interventions massives devraient se traduire par des tensions sur les déficits publics et une augmentation de l’endettement public. S’agissant d’une crise mondiale, l’augmentation de la demande de fonds prêtables à l’échelle mondiale devrait se traduire par une raréfaction des capitaux et une montée des taux d’intérêt. Les pays en développement pourraient de facto subir un effet d’éviction sur ces marchés et seraient contraints à substituer la dette interne à la dette externe.

 

6. L’assouplissement de la politique monétaire

Parallèlement à l’instrument budgétaire, de nombreuses banques centrales ont actionné l’outil de la politique monétaire en fournissant les liquidités nécessaires pour le financement de l’économie. Ce choix en matière de politique monétaire, peu apprécié et parfois condamné par les institutions internationales principalement le FMI et la Banque mondiale en temps normal, est devenu l’ultime moyen d’action d’autant plus que le second canal du financement à savoir les marchés financiers se trouve paralysé sous l’effet de la crise. Le recours aux mécanismes de liquidité semble justifié dans le cadre de la crise Covid-19 par deux facteurs : (1) une volonté de la part de ces institutions de préserver la confiance dans les systèmes financiers nationaux et internationaux ; (2) et une crainte que l’assèchement de liquidité dans la sphère financière amplifierait les effets de la crise sur l’économie réelle.

 

7. La chute du commerce international

Selon l’OMC (5) , le commerce international devrait connaître une chute en 2020 entre 13% et 32% voire plus. Les prévisions du FMI n’évoquent que le scénario le plus optimiste avec une baisse du volume du commerce des biens et services de l’ordre de 13,9% et table sur une reprise rapide en 2021 avec un taux de +4,7%.
Il va de soi qu’en temps de crise, les économies se replient sur elles-mêmes. Le regain du protectionnisme augmente inévitablement en période de récession économique. Cette hypersensibilité du commerce international aux taux de croissance économiques prouve encore une fois la fragilité du commerce international promu par les accords du GATT (1947) puis par de l’OMC (1995).

 

8. La réduction des flux d’investissement à l’échelle mondiale

Parmi les quelques enseignements des crises financières précédentes est le constat d’une volatilité supérieure des investissements de portefeuille par rapport aux investissements directs étrangers. En effet, en temps de crise, il est souvent constaté une sortie massive des investissements en portefeuille étrangers de court terme qui déstabiliserait les marchés financiers. Par investissement en portefeuille, il est entendu les acquisitions minoritaires par des non-résidents de titres financiers (actions et/ou obligations) pour un motif purement financier à savoir la réalisation d’une plus-value. Inversement, un investissement direct désigne des prises de participations majoritaires et durables pour des motifs stratégiques et managériaux. Le rapport du FMI sur la stabilité financière dans le monde dans son édition d’avril 2020, souligne une forte inversion des flux d’investissement en portefeuille jamais enregistrée notamment dans les pays émergents et pré émergents. Ce mouvement de vente massive dit aussi fuite de capitaux avait pour conséquence l’effondrement des prix des actifs sur les marchés financiers. Par ailleurs, le mouvement de panique et la perte de confiance augmenteraient l’incertitude sur ces marchés. Dans l’hypothèse d’une crise prolongée, le volume de l’investissement direct s’ajusterait également à la baisse.

 

9. L’éclatement de la nouvelle bulle spéculative des dix dernières années

De la crise des Subprimes (2007-2008), l’enseignement majeur tiré est celui d’une prise de conscience de la nature systémique des crises financières. La réponse apportée à ce risque systémique à caractère macroéconomique est celle d’une règlementation bancaire internationale plus stricte notamment à travers les accords de Bâle III (publiés en 2010). L’application progressive de ces accords a contraint les banques à augmenter leurs fonds propres et à améliorer leur résilience face aux crises systémiques. Selon le rapport du FMI sur la stabilité financière d’avril 2020, c’est sur ces volants de fonds propres et de liquidités qu’il vient d’adosser les pertes et les tensions sur le financement résultant de la crise Covid-19. Néanmoins, ces interventions des banques ne peuvent s’inscrire dans la durée. Elles ne constituent qu’une réponse de très court ayant pour objectif de ralentir l’onde de choc de la crise. En conséquent, si la crise de la sphère réelle s’inscrit dans durée, l’impact sur les marchés financiers sera sans doute désastreux. En effet, si la crise des subprimes a contribué à améliorer la résilience du secteur bancaire, elle n’a pas résolu le problème des bulles spéculatives sur les marchés financiers. Une nouvelle bulle spéculative serait vraisemblablement formée au cours des dernières années et elle ne tarderait pas de s’éclater sous l’effet de la crise Covid-19. La notion de bulle spéculative désigne tout mouvement excessif des prix à la hausse et qui se traduirait par une déconnexion de la valeur réelle de l’actif considéré.

 

III. Les effets encore incertains de la crise Covid-19

La crise Covid-19 est une crise inégalée et sans précédent. Aucun schéma de crise établi jusqu’à présent ne lui serait transposable. Aussi bien les spécialistes que les décideurs restent perplexes devant un certain nombre de questions relatives à cette crise. Des incertitudes portent sur la durée de la crise, sur son intensité et sur certains de ses effets :

 

1. La facture économique et sociale de la crise Covid-19 demeure inconnue

Nul ne peut aujourd’hui spéculer sur la valeur de la facture économique et sociale de la crise. Les coûts directs et indirects demeurent incertains. L’impact de la crise sur la production, l’emploi, le pouvoir d’achat, la qualité de vie, le bien-être etc. demeure indéterminé. Par ailleurs, la répartition de cette facture entre pays, entre secteurs d’activité, entre économie réelle et marchés financiers, entre individus et groupes d’individus est loin d’être prédictible.

 

2. Le retour en force de l’État régalien

En quelques mois, la crise Covid-19 a remis en cause toute la doctrine de désengagement des États et de privatisation des secteurs stratégiques. En effet, la crise a mis à rude épreuve le choix d’un rôle de l’État dans la vie économique poussé à son niveau minimal jamais enregistré au nom de l’efficacité et de l’efficience. Aussi bien les citoyens que les gouvernements et les institutions ont pris conscience des limites des modèles existants : la théorie de l’efficience économique a mis en péril l’accès dans des conditions optimales aux soins et aux services de santé. Au lendemain de la crise, nombre d’États, bien qu’affaiblis et dépourvus de moyens et d’instruments d’action, ont réinvesti toutes leurs prérogatives régaliennes. Ainsi, les thèmes de sécurité et d’indépendance dans les domaines stratégiques (industrie pharmaceutique, recherche et développement, équipements médicaux etc.) ont regagné toute leur légitimité. Force est de souligner le caractère quasi militaire de la crise Covid-19 qui remis au-devant de la scène l’intérêt de l’action publique dans ce contexte. Ce phénomène de gestion exclusive de la crise par les pouvoirs publics a concerné aussi bien les pays développés qu’en développement.

 

3. L’échec du capitalisme néolibéral

Certains économistes soutiennent que la crise Covid-19 a sonné la fin du capitalisme néolibéral (6) dans la mesure elle impliquerait probablement un mouvement de démondialisation et de relocalisation des firmes multilatérales. En effet, la crise Covid-19 a remis en cause le paradigme de la division internationale du travail (DIT). La répartition internationale des processus de production basée sur le principe des avantages comparatifs se trouve pour la première fois dans l’impasse d’une globalisation freinée.
En résumé, l’économie néolibérale semble traverser la période la plus sombre de son histoire avec (1) la fin des politiques d’austérité et le retour en force de l’État en tant qu’acteur économique majeur, (2) la montée du protectionnisme et le mouvement de démondialisation qui pourrait découler de la crise, (3) la fuite massive des capitaux notamment les investissements de portefeuille, (4) la remise en cause de l’architecture du système économique et financier international et du rôle de certaines organisations internationales comme l’OMS et le FMI etc.

 

IV. Quel scénario de sortie de la crise Covid-19 ?

Après quelques semaines d’hésitation voire de désarroi et d’incompréhension, le schéma d’une sortie possible de la crise Covid-19 commence à se dessiner dans l’horizon. Il s’agit d’un premier scénario, celui espéré par l’establishment. Néanmoins, un scénario alternatif peut également voir le jour.

 

1. Le scénario espéré et soutenu par l’establishment : Laisser passer la tempête

Une lecture critique des recommandations des différentes institutions internationales (FMI, Banque mondiale et même OMC) pour la gestion de la crise Covid-19 permet de relever les points suivants

  1. La crise ne devrait en aucun s’inscrire dans la durée pour éviter à tout prix l’effondrement de l’économie mondiale et des marchés financiers.
  2. Bien qu’elle soit inédite, la crise devrait inévitablement passer et un retour à l’économie de marché serait possible moyennant quelques arrangements permettant d’amortir certains de ses effets économiques et sociaux.
  3. Pour atteindre cet objectif, la solution serait alors d’actionner à court terme tous les instruments de la politique économique à la disposition des États : instrument budgétaire, instrument monétaire, politique de change et politique commerciale.

Toutefois, ce choix est critiquable pour plusieurs raisons. (1) Tout d’abord, utiliser des instruments de politique qui peuvent s’avérer contradictoires serait contreproductif et pourrait se solder par un échec ;(2) Ensuite, le coût de ce maintien artificiel en vie de l’économie mondiale, pourrait être très élevé aussi bien pour les générations actuelles que futures ; (3) Enfin, la facture de cette situation inédite ne serait pas équitablement répartie : comme à la sortie de la crise des subprimes, ce sont les économies et les couches sociales les plus fragiles qui payeraient de leurs conditions de vie le coût de cette récession.
Chaque mois qui passe en confinement général ou partiel surtout dans les pays développés réduit énormément la probabilité de réalisation de ce scénario de laisser passer la tempête. La facture d’un arrêt quasi-total de la production pendant plusieurs mois dans le monde serait exorbitant et pourrait plonger l’humanité dans une grande dépression jamais constatée.

 

2. Le scénario alternatif : vers un nouvel ordre économique et social

Depuis les années 1970, les plus visionnaires des économistes (7) ont tiré la sonnette d’alarme par rapport aux conséquences dramatiques d’une croissance exceptionnelle dans un monde fini. En dépit d’une prise de conscience de l’effet destructeur des activités de production et consommation sur les processus naturels, peu d’efforts ont été consentis dans ce sens. La crise Covid-19 pourrait constituer une opportunité pour l’humanité pour développer un nouveau modèle économique, financier et social mondial qui mettrait en son coeur l’être humain et son bien-être.
Toutes les certitudes sur le mode de fonctionnement de l’économie de marché et ses mécanismes de réajustement semblent tomber l’une après l’autre sous la violence et l’ampleur de la crise Covid-19. Depuis l’éclatement de la crise Covid-19, des micro-modèles alternatifs de production, de financement, de consommation, de partenariat, de solidarité et de gouvernance ont vu le jour un peu partout dans le monde. L’économie d’autarcie imposée de facto fait ses preuves dans de nombreux pays. Le savoir-faire local, les entreprises implantées sur le territoire, les réseaux de distribution de proximité, et la capacité d’adaptation des citoyens constituent les véritables remparts face à la crise Covid-19. Ces micro-modèles économiques seraient vraisemblablement les prémices d’un nouvel ordre économique mondial plus solide et plus équitable.

 

 

(1) Enseignant-chercheur, docteur en sciences économiques diplômé de l’université de Paris Dauphine, du cycle supérieur de l’ENA-Tunis, de l’école des impôts de Clermont-Ferrand et de l’IHEC de Carthage.

(2) Papava, V. & Charaia V. (2020), The Coronomic Crisis and Some Challenges for the Georgian Economy, Georgian Foundation for Strategic and International Studies, Expert opinion n°136.

(3) Charles Kindleberger (1910-2003) est professeur d’économie internationale et historien de l’économie. Son livre de 1978 intitulé « Manias, Panics, and Crashes » et traduit en français « Histoire mondiale de la spéculation financière » est la référence incontournable dans le domaine.

(4) FMI (2020), Perspectives de l’économie mondiale, avril 2020.

(5) Le communiqué de presse de l’OMC n°855 du 8 avril 2020.

(6) Patrick Artus (2020), Natixis flash Economie n°381, du 30 mars 2020.

(7) Donella Meadows, Dennis Meadows, Jorgen Randers et William W. Behrens, « The Limits to Growth », Universe Books, 1972 (ISBN 978-0-4510-9835-1).

Laisser un commentaire