La logistique dans la gestion de crise

Par Benoit ROULLET 

Directeur Supply Chain – logistique – Yellow belt

L’année 2020 a été marquée par la plus importante crise du 21e siècle. La pandémie mondiale du COVID 19 est une crise majeure qui touche de plein fouet les économies des pays. Cela amplifiée par les mesures de gestion de crise prises pour lutter contre l’épidémie. Depuis la crise des « subprimes » américaines, le monde n’avait pas connu telle crise. La seule réponse pour stopper la propagation fut de limiter au maximum les échanges sociaux et cela à impacter de façon majeure le monde de l’entreprise et ses capacités de production puisque les principaux échanges sociaux se font dans ce cadre. Encore aujourd’hui, un an après le début de cette crise, les effets perdurent ce qui caractérise cette crise comme une des plus longue de l’ère moderne (guerre mise à part) et nous rappelle les heures les plus sombres des épidémies de peste du moyen âge. Dans ce cadre-là, il est intéressant d’étudier le rôle de la logistique et au sens large de la supply chain dans cette crise. En effet, fonction support de la production des entreprises, stratégique, en particulier depuis son approche globale au sein de la supply chain, la logistique a de tout temps joué un rôle central de la gestion de crise. Tout d’abord, il convient de définir ce qu’est la logistique aujourd’hui. Une définition qui est communément admise est : « la discipline de gestion des flux physiques au sein d’une entreprise ou d’une organisation ». Elle est étendue aux données qui s’y rapportent et, dans le cadre de la supply chain[1] discipline transverse, à l’ensemble des flux que l’on retrouve dans une entreprise. Pour cet article, il convient d’étudier dans un premier temps, la fonction logistique et de la remettre en perspective au sein de la discipline stratégique qu’est la supply chain.

La logistique est apparue comme discipline et science, dans un premier temps, au niveau des armées. Elle vient du domaine militaire et s’est structurée tout au long des siècles sur l’outil militaire. Réduite dans un premier temps à assurer l’approvisionnement en subsistances pour les armées, elle s’est diversifiée et complexifiée au fur et à mesure des évolutions techniques apportant les armes à feu et l’artillerie puis la motorisation des unités. Aujourd’hui, elle permet de garantir la capacité de combattre à une armée dans sa vocation expéditionnaire en gérant les flux physiques des ressources (vivres, eau, carburants, munitions, pièces détachées etc.). Or la vocation première des armées est de faire la guerre et donc d’intervenir en situation de crise. La logistique trouve donc ses racines et sa raison d’être dans les ambiances de crise. Cet ADN se retrouve dans la plupart des crises ou la logistique passe de l’ombre à la lumière et, bien souvent est un facteur clé de succès ou non en vue de la résolution de la crise. Pour ces effets-là, d’emblée cette fonction peut être décrite comme stratégique pour les organisations ou entreprises.

La crise se définit comme un état anormal survenue suite à un évènement qui peut être de natures diverses (climatique, politique, social etc.). Dans ce cas-là, les organisations prennent des mesures exceptionnelles qui ont pour but :

–           sauvegarder le personnel, les infrastructures et les biens de l’entreprise ;

–           maintenir la production au niveau le plus haut possible ;

–           restaurer une situation nominale le plus vite possible.

Dans le cadre de ces opérations menées par la cellule de crise, la logistique y tient une place centrale. En effet, tant dans la partie de maintien de la production que de retour à la normale, le point clé est le maintien de l’outil de production qui ne peut être alimenté que par des flux physiques. Il est donc vital de maintenir et entretenir les flux. De même dans la phase de sauvegarde des infrastructures et des biens de l’entreprise là encore la logistique a son rôle à jouer en apportant des capacités de transport notamment. La logistique est donc à la croisée des chemins en situation de crise pour permettre un retour à la normale au plus vite. L’on peut le voir aujourd’hui avec la crise du COVID 19 ou les capacités de transport ont jouées un rôle majeur pour permettre aux flux de venir jusqu’aux domiciles des populations confinées. Encore dans la deuxième phase, celle de la vaccination, la logistique joue un rôle clé dans la mise à disposition des doses alors qu’elles doivent être conservées tout au long de leur acheminement dans des températures négatives contrôlées.

Au sein des opérations militaires d’aujourd’hui, les centres opérationnels qui planifient et conduisent, intègrent systématiquement une composante logistique. Regroupée sous le chiffre 4[2] l’ensemble des sous fonctions logistiques est représentée sous les ordres du directeur logistique. Exprimant ses contraintes, impératifs et risques et construisant de manière collaborative les hypothèses d’engagement à proposer au chef, l’étude logistique et la soutenabilité sont incontournables. L’on retrouve aussi cette organisation dans les grandes cellules de crises ministérielles ou étatiques ainsi que dans les grands groupes[3]. La présence du directeur logistique et de ces équipes sont alors indispensables. Par ailleurs, de plus en plus aujourd’hui, le directeur logistique, et à fortiori le directeur supply chain son membre à part entière des comités de direction, d’exécution et stratégiques des entreprises[4].

Aujourd’hui, l’intégration de la discipline logistique dans une autre plus englobante qu’est la supply chain renforce encore ce rôle stratégique et incontournable dans la gestion de crise. En effet, le pilotage des flux de données et des flux financiers, en sus des flux physiques pour la logistique pure est primordial pour pouvoir conduire une activité. Une attention particulière dans le cadre de la supply chain doit être apportée en situation de crise à la partie automatisation et modèles d’intelligence artificielle. En effet, ces cycles et analyses reposent sur l’analyse des données[5] de masse de l’entreprise, des clients et des fournisseurs ou partenaires. Le problème c’est que dans une situation de crise les données sont dites anormales et les analyses d’IA peuvent donc aboutir à des hypothèses erronées. Dans la crise du COVID, cela est arrivée à plusieurs entreprises qui, effectuant ses commandes fournisseurs en s’appuyant sur des outils prédictifs à travers l’IA, a émis des ordres d’achats incohérents suite au confinement total de la Chine et à la rupture des flux d’approvisionnements. Pris à temps, le pire a été évité, mais la cellule de crise dans ces circonstances doit impérativement reprendre la main sur les décisions automatisées et les vérifier. Sinon le cas échéant le risque de laisser l’IA prendre des décisions incohérentes rendant encore plus profonde la crise peut mettre en péril l’organisation. Dans le cas de la logistique et plus globalement de la supply chain, l’on cherchera avant même la période de crise à la rendre résiliente pour permettre justement que cette fonction support puisse venir alimenter la production pour conserver au plus haut les capacités de production.

Pour se faire, en amont la supply chain doit faire l’objet d’une attention particulière permettant d’analyser les risques possibles et d’y répondre par des plans permettant la continuité des fonctions. Il est intéressant de noter que le risque de pandémie mondiale apparait sur le livre blanc sur la défense dès 2008 et systématiquement reportée dans les versions suivantes[6]. Cela n’a pas empêchée la surprise stratégique notamment dans les stocks de sécurité. Si l’analyse des risques est donc le premier pas, il faut par la suite les décliner en plan. C’est le rôle des membres de la cellule de crise en temps de calme de décrire cela.

Pour conclure, la logistique est incontournable en temps de crise. La résilience de cette fonction est nécessaire pour permettre à l’entreprise ou l’organisation de pouvoir traverser les crises avec le moins de perturbation possible. C’est d’autant plus vrai dans l’approche globale qu’est aujourd’hui la supply chain. Même si ce n’est pas forcément suffisant, c’est en tout cas une condition nécessaire. De plus, ses capacités en régie peuvent aussi permettre de sécuriser et les biens et les personnes et concourir à limiter les impacts de la crise. Longtemps considérée comme une fonction « de seconde zone » en particulier en France, les crises d’aujourd’hui, complexes et nécessitant des décisions rapides mettent les projecteurs sur la supply chain en général.

[1] La supply chain est la discipline stratégique qui regroupe la gestion et pilotage de l’ensemble des flux de l’entreprise (Flux physiques, flux de données et flux financiers).

[2] Les centre opérations des armées sont pluridisciplinaires. Chaque discipline possède un numéro affecté (1 pour les effectifs, 2 pour le renseignement, 3 pour la conduite des opérations, 4 pour la logistique etc.). Le travail d’état-major consiste à faire la synthèse des visions de chaque discipline pour proposer des hypothèses d’action au chef.

[3] Principe de « war room » mis en place dans les grands groupes et dérivés des principes du centre opération militaire.

[4] CODIR, COMEX, COSTRAT

[5] Principe du « big data »

[6] Article du point du 16 avril 2020 « Coronavirus : dès 2008, des experts français redoutaient une pandémie.

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