L’inflation supply chain : le blues de mon machiniste agricole

Par Philippe-Pierre Dornier

Professeur ESSEC – Président Newton.Vaureal Consulting

 

1-     La vie économique d’une petite PME rurale

Mon machiniste agricole est un homme bien, un homme de la terre, plein de bon sens, de volonté et avec beaucoup d’humour. Il est dans un modèle entrepreneurial courageux. Des machines à ensiler à 350000 euros, des tracteurs à 180000 euros, et tout à l’avenant, financé le plus généralement par de la dette. Souvent, il fait la banque de ses clients agriculteurs. Quand les rentrées d’argent sont difficiles, ses factures tardent à être payées.

Mais aujourd’hui il est déprimé. Il est dérouté par une situation qu’il n’a jamais connue. Faut-il ou non qu’il répercute les augmentations de prix qu’il subit de plein fouet ? Il a pris la résolution d’envoyer un courrier à tous ses clients. Remerciements d’usage sur la relation fidèle, puis la seconde section de son courrier a abordé le sujet sensible. Il écrit (ce sont ses chiffres) :

« Depuis le deuxième trimestre 2021 les coûts de production ont flambé, vous le savez bien, vous avez en partie les mêmes. Rien ne parlent plus que les chiffres et nous les mettons carte sur table :

–         +55% sur les prix des carburants entre début 2021 et début 2022

–         +90% sur Adiblue (liquide à base d’urée servant à réduire les émissions de polluants dans les systèmes de réduction catalytique)

–         +40% sur le prix des films plastiques

–         +35% sur le prix des ficelles et filets

–         de 25% à 50% sur le prix des pneumatiques

–         +30% sur le prix des pièces et des matériels neufs en 2 ans »

Et de terminer son courrier par l’annonce de l’augmentation significative de ses prix, de la facturation dorénavant d’un forfait d’approche par la route des champs à travailler et d’actualisations successives à prévoir si la situation continue ainsi…

 

2-     L’inflation s’est mise en marche

L’inflation en France a été en janvier 2022 de 0,3% sur un mois et de 2,9% sur 12 mois glissants. Aux Etats-Unis elle a atteint 7,5% en janvier son plus haut depuis 1982. L’inflation, toujours surveillée et redoutée, peut dans sa dynamique de relance avoir plusieurs causes. Le cycle que nous connaissons à deux caractéristiques : il démarre très brutalement et alors que généralement une cause suffit à embrayer la dynamique, c’est aujourd’hui trois causes majeures qui se conjuguent et qui la propulsent.

L’inflation s’enclenche par la hausse des coûts

Les coûts des matières premières, des composants, les coûts de production augmentent très fortement. Pour les matières premières, le cas de l’aluminium est illustratif. Il frise ses maximums historiques avec un prix de 3200 euros à la tonne. Les raisons sont multiples: la baisse de production liée à l‘augmentation du prix de l’énergie, les tensions géopolitiques avec la Russie gros producteur, la politique 0 Covid en Chine qui fait se confiner le plus grand centre de production (Baise). Goldman Sachs annonce ainsi une prévision de cours à plus de 4000 euros la tonne au cours de cette année. De plus, les coûts logistiques ont atteint des sommets en 18 mois avec des coûts de fret maritime qui ont atteint leurs records historiques. Avec le Nouvel An chinois, la décrue espérée en janvier ne s’est pas produite. Le rapport du CNUCED de l’ONU « Review of Maritime Transport 2021 » explique que l’augmentation récente des coûts de transport a renchéri de 1,5% le prix des produits finaux au niveau mondial et ont donc ainsi contribué pour la même part à la récente inflation. Cette inflation supply chain est répartie très inégalitairement. Il y a des régions plus ou moins géologistiquement dépendante. En particulier, toutes les zones insulaires qui dépendent exclusivement d’un approvisionnement par conteneurs voient le niveau d’inflation être 5 fois supérieur à la moyenne, et de l’ordre de 7,5%…  Plus généralement une augmentation de 15% des coûts de transport se propage le long de la chaine de valeur et contribue un an après à une hausse d’environ 0,1% des prix. Enfin, le sujet de la tension sur l’emploi fait augmenter les salaires. Aux Etats-Unis près de 40 millions de personnes (pour 120 millions de salariés dans le privé …) ont quitté leur emploi en 2021, dont plus de 40% sans perspective de nouvel embauche au moment de leur départ. C’est le phénomène de la Grande Démission (Big Quit ou Great Resignation).

L’inflation s’anime par une forte demande.

La reprise post grande période de confinement a été très forte et a créé l’inévitable déséquilibre entre l’offre et la demande. D’une part, les entreprises dans l’incertitude des événements ont été prudentes dans la constitution de leur stock et dans la reprise de leurs investissements. D’autre part, elles ont été obligés de faire face aux multiples phénomènes de dérèglement des supply chains que nous avons annoncés puis décrits depuis 2020 et qui ont débouché sur des pénuries multiples, sur des incapacités à transporter les produits, sur des non fiabilités des délais, et sur des désynchronisations majeures entre des actions marketing et les rythmes supply chain.

L’inflation est enclenchée par excès de création monétaire.

Les politiques très accommandantes des états sur un registre plus ou moins prononcé du « quoi qu’il en coûte », y compris aux Etats-Unis, ont permis un afflux de liquidité dans les ménages, une épargne record, le tout avec particulièrement aux Etats-Unis un marché action qui a permis aux ménages ces dernières années, d’engranger des plus-values considérables.

Sous ce triple effet conjugué des augmentations de coûts, du déséquilibre entre l’offre et la demande, et d’une création monétaire excessive, le cycle inflationniste, endormi depuis 30 ans, s’est donc réveillé violemment et les taux de progression des prix sont inhabituels. Des sommets depuis trois décennies. Mais pourquoi craindre ainsi l’inflation ? Essentiellement pour quatre raisons majeures :

–         L‘inflation créée une incertitude forte sur les prix et elle conduit les entreprises à regarder les investissements avec prudence voire à les réduire ou à les retarder. C’est un frein à la dynamique économique.

–         Les différentiels d’inflation entre pays créent des avantages compétitifs pour les pays qui ont des inflations moins fortes et qui peuvent prétendre à des prix plus faibles.

–         Pour le consommateur, l’inflation crée une érosion de la valeur de l’argent. Son épargne liquide peut diminuer rapidement son pouvoir d’achat réel.

–         Les banques centrales pour tenter de juguler le phénomène peuvent être conduites à augmenter les taux d’intérêt pour peser la demande. Cela a un effet négatif sur l’investissement et sur la valeur des actions.

 

3-     Les supply chains face à l’inflation

Les supply chains déjà ébranlées par les déstabilisations qu’elles ont connues au cours des trois dernières années ne vont pas être épargnées par le phénomène inflationniste sur au moins trois de leurs composantes majeures de coûts : le transport, les stocks, les surfaces et les personnels en entrepôt.

Tout d’abord, le prix de l’énergie étant ce qu’il est, conjugué aux autres facteurs expliquant l’augmentation des prix de transport qu’ils soient maritimes, aériens et maintenant routiers (augmentation du coûts des pneumatiques, des pièces de rechange,…) vont peser mécaniquement sur les prix des transports et donc sur le coût des supply chains. La part des transports, tout secteur et tout produit confondu, donc chiffre à manipuler avec précaution, est de l’ordre de 40% du coût total d’une supply chain, qui elle-même représente environ 10% du chiffre d’affaires de l’entreprise. Pour une entreprise d’équipements automobile faisant 25 milliards de chiffre d‘affaires, c’est donc près de 1 milliard de coûts de transport annuel. Une hausse de 10% des coûts de transport représente donc 100 millions d’euros de coûts additionnels.

Les supply chains n’aiment pas les stocks. Les solutions mises en place ont eu tendance dans leur ensemble à les éliminer ou à défaut de les réduire drastiquement.  Les approches lean, le Juste-à-temps, le déploiement de plate-forme cross-docking, la mutualisation de stocks,… les innovations dans les modèles ont été nombreuses pour pouvoir diminuer les stocks. L’inflation rend l’objectif moins clair. Une part du raisonnement peut consister à confirmer que si les supply chains n’aiment pas les stocks, les stocks n’aiment pas l’inflation. Les supply chains n’aiment pas les stocks car ils coûtent environ 20% du coût total de la supply chain. L’argent immobilisé dans les stocks doit être financé et le stock fait courir le risque de l’obsolescence. Mais une autre part du raisonnement, en période d’inflation, peut consister à inverser la tendance et penser que ce qui est acheté aujourd’hui, est moins cher que demain, et ainsi constituer des stocks spéculatifs. Cela conjugué au fait de reconstituer des stocks pour résoudre le problème de pénuries des produits et de la non fiabilité des fournisseurs va engendrer une croissance des volumes stockés… Nous entrons donc dans une zone dangereuse pour les stocks : assurer la disponibilité, accroître leur niveau et voir dans le même temps leur coût très significativement augmenter du fait du taux d’inflation.

Pour les entrepôts, la tension sur l’augmentation de stock telle que nous venons de la décrire conjuguée aux immenses besoins en matière de surfaces pour le e-commerce crée une pression forte sur le prix de l’entreposage. Prologis le spécialiste de l’entrepôt avec 93 millions de m² gérés dans le monde, enregistre des taux d’occupation record avec un taux de 97,4% et 98,5% en France. L’entrepôt devient une denrée rare. Les investissements nécessaires pour accompagner la transition énergique renforceront les tensions sur les prix de l’entreposage. Quant au personnel, le chômage déclinant et les augmentations inévitables entrainéeé par l’inflation, contribueront à renchérir encore le coût de fonctionnement de l’entrepôt.

En conclusion, mon machiniste agricole a suivi la voie de la sagesse en répercutant les augmentations de prix qu’il supportait dans sa propre tarification. Mais en cela il contribue à propager l’inflation à tous les étages de l’économie. La disponibilité et les taux de fret ont mis le feu au poudre. C’est maintenant certain. Il faut apprendre à concevoir les nouveaux modèles supply chain permettant de vivre avec cette situation oubliée depuis si longtemps.

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