Reposons les bases de notre renaissance industrielle

Par Olivier Lluansi

Associé Strategy& | Senior Fellow ESCP

 

Pour mériter le nom de renaissance industrielle, la réindustrialisation de la France doit être forte et pérenne. Elle devra pour cela s’inscrire dans un projet de société plus large, porteur de sens et chargé de tout un imaginaire collectif ; créer une atmosphère propice à l’innovation ; associer héritage assumé et futur souhaitable ; concilier monde globalisé et réalités locales, en portant une attention particulière à ceux qui se sentent laissés pour compte des grandes évolutions récentes ; accorder la vision d’une start-up nation – économie nouvelle, numérique et métropolitaine – à l’histoire et à la culture de notre pays et de ses territoires ; associer réindustrialisation et enjeux environnementaux…

Telles sont les conclusions, qui conduisent à identifier les principaux axes selon lesquels se déploiera la réindustrialisation de la France. De nombreuses questions restent en suspens quant à la manière de faire renaître notre industrie.

 

Les trois axes de notre renaissance industrielle

Seule une vision d’ampleur permet de garantir notre souveraineté technologique et économique tout en répondant au besoin de cohésion territoriale. La renaissance industrielle de la France se déploiera alors selon plusieurs axes : relocalisation de certaines productions, création de nouvelles filières et modernisation de notre outil productif.

 

Relocaliser des productions stratégiques

La crise économique suscitée par la pandémie de Covid-19 a mis en lumière notre dépendance critique en matière d’approvisionnement, depuis les dispositifs médicaux et produits pharmaceutiques jusqu’aux matériaux de base comme le bois et le magnésium. Ces pénuries ont popularisé l’idée de souveraineté économique de la France, et à juste titre : les enjeux ne sont pas anecdotiques. Dans le secteur de l’électronique par exemple, les ruptures de stock d’un produit aussi emblématique que les puces électroniques sont lourdes de conséquences.

La liste vertigineuse des produits pénuriques s’accroît de semaine en semaine. PwC l’a cartographiée en 2020 pour le Conseil National des Achats. Consultant les Directeurs des achats des grands donneurs d’ordre français, nous avons identifié 58 catégories de produits prioritaires représentant collectivement 100 milliards d’euros d’importations. Leur potentiel de relocalisation correspond à 10-20 milliards d’euros de valeur ajoutée supplémentaire injectée dans le PIB et à la création de 100 000 à 200 000 emplois directs. D’autres cabinets internationaux parviennent aux mêmes ordres de grandeur.

 →    Définir les productions stratégiques et les sécuriser

 

Développer de nouvelles filières

L’annonce du plan France 2030 par le Président de la République a mis en avant la nécessaire mutation de notre économie. En 2020 déjà, le rapport Faire de la France une économie de rupture technologique, dit rapport Potier, avait présélectionné 22 filières d’avenir pour lesquelles la France pouvait prendre une position de leader. L’évaluation économique dont le rapport avait fait l’objet a quantifié le potentiel de création de valeur ajoutée supplémentaire à 37 milliards d’euros. En octobre 2021, le Président de la République a choisi une dizaine de filières dont le ministre de l’Économie évalue le potentiel de création de richesse à 45 milliards d’euros d’ici 20302.

Si les éléments macroéconomiques des nouvelles filières restent à affiner, ils n’en indiquent pas moins un potentiel de création de richesse deux fois plus élevé que celui des relocalisations de production. Ces dernières, dont nous nous réjouissons qu’elles soient devenues un sujet grand public – il est enfin possible d’évoquer une politique en faveur de notre outil productif dans les médias – auront un poids significatif dans notre réindustrialisation. Mais il devient clair que l’essentiel de la renaissance industrielle à venir sera porté par de nouvelles filières, de nouveaux usages et de nouveaux produits.

→    Développer de nouvelles filières pour asseoir une dépendance technologique choisie et non subie

 

Moderniser notre outil productif

Depuis 40 ans, la France a sous-investi dans son parc industriel et poursuivi une logique d’économie post-industrielle dont les crises récentes ont démontré les effets pervers. Selon des estimations, l’âge moyen du parc productif français serait le double de celui de l’Allemagne – une vétusté qui explique en grande partie notre écart de productivité.

Si quelques initiatives publiques commencent à poindre, telles la Filière Solutions Industrie du Futur et Boost French Fab, notre pays a, de fait, abandonné sa capacité de production de machines-outils et d’équipements industriels depuis les années 90. Pour moderniser son parc productif, l’industrie française envisageait en 2018 un investissement Industrie du futur3 de l’ordre de 10 milliards d’euros par an – extrapolé à la décennie à venir, l’effort représenterait une centaine de milliards d’euros d’investissements. Face à ces montants, la France peut-elle continuer de dépendre très majoritairement d’équipements et de technologies productives d’importation pour combler son propre retard et sa propre dépendance aux importations ?

La modernisation de l’outil productif passera par différentes voies : automatisation et équipement des lignes selon les principes de l’Industrie 4.0, modèle économique hybridant produits et services, passage à l’économie de la fonctionnalité, l’écoconception et la circularité des cycles matières …

 →    Réinvestir notre outil productif

 

Les cinq questions à se poser en amont de notre réindustrialisation

Un gain potentiel de 10 à 20 milliards d’euros de PIB grâce aux relocalisations, 30 à 40 milliards d’euros supplémentaires grâce aux nouvelles filières, une dizaine de milliards d’euros d’investissement Industrie du futur par an pour moderniser notre outil productif : ces trois axes de notre renaissance industrielle indiquent clairement la direction à suivre.

Leur mise en œuvre soulève cependant plusieurs interrogations, notamment quatre à aborder en priorité : l’alignement des ambitions locales et nationales pour une meilleure cohésion territoriale, l’échelle à laquelle penser et opérer le changement, l’équilibre des interdépendances technologiques, et la façon de susciter l’indispensable élan collectif.

 

Comment raccorder nos territoires au récit économique national ?

L’ambition productive telle qu’énoncée plus haut suffira-t-elle à raccorder nos territoires au récit économique national, à créer suffisamment d’emplois pérennes et de qualité dans les villes moyennes, et ainsi à combler une partie de la fracture territoriale mise en évidence par la crise des Gilets jaunes ?

Relocaliser la production et développer de nouvelles filières pourraient, nous l’avons vu plus haut, créer une cinquantaine de milliards d’euros de valeur ajoutée à un horizon de 5 à 10 ans. Concrètement, cela représente l’ouverture de 600 à 800 nouvelles usines de taille intermédiaire, soit trois à quatre sites nouveaux par ville moyenne : une véritable bouffée d’oxygène pour les régions. Sans compter l’extension des outils productifs existants et l’augmentation des emplois dans les fonctions support (marketing, finance…), qui privilégieront les grandes villes.

Les sites productifs créés ou modernisés seront indissociablement liés à l’Industrie 4.0, ou Industrie du futur, et donc aux technologies permettant les transitions digitale et environnementale. L’attrait pour les territoires est clair : les nouvelles usines leur ouvriront des portes sur ces transitions globales, alors que la désindustrialisation leur avait fermé celles de la mondialisation des échanges. Elles seront des ponts entre les territoires et les clusters d’innovation technologique parsemés dans le monde, alors que leur statut même de territoires les en avait coupés. Au-delà des bénéfices quantitatifs attendus (valeur ajoutée, emplois), ces apports qualitatifs contribueront à estomper le sentiment souvent exprimé en région d’être resté sur le quai de la mondialisation.

 

Comment rééquilibrer notre dépendance technologique et basculer d’une dépendance subie à une dépendance choisie ?

La France est pleinement légitime pour revendiquer la liberté de décider de son destin. Cependant, sa taille économique moyenne la conduit à penser sa souveraineté économique au travers d’interdépendances.

Il serait illusoire de penser que la France puisse assurer sa souveraineté technologique ou économique par une forme d’indépendance ou d’autonomie. Les scénarios de relocalisation les plus ambitieux ne concernent que 10% des échanges. Leur rôle est avant tout de sécuriser l’approvisionnement de biens et produits critiques ou stratégiques, et leur potentiel de 10 à 20 milliards d’euros de valeur ajoutée supplémentaire ne réajustera qu’à la marge les échanges internationaux,

De même, les dix nouvelles filières de rang mondial promues par le plan France 2030 ne couvriront pas l’ensemble des technologies clefs de demain. Le rapport Potier listait 22 marchés stratégiques liés à des technologies de rupture, tandis que le rapport de la Direction générale des Entreprises (DGE) au ministère de l’Économie et des Finances identifie 47 technologies clés.

Notre pays restera donc dépendant de certaines technologies mieux maîtrisées par d’autres pays. Nous devons tout d’abord veiller à ce que nos positions technologiques soient choisies et non subies, et cela vient d’être fait. Nous devons également rechercher un principe de réciprocité : notre pays peut maîtriser des technologies dont dépendraient d’autres ensembles économiques, comme ce fut un temps le cas du nucléaire et du spatial. Cet équilibre d’interdépendances – l’optimum que puisse atteindre une économie de la taille de la France – doit désormais guider nos choix stratégiques.

 

Penser et opérer le changement à l’échelle française ou l’échelle européenne ?

La réflexion précédente soulève naturellement une autre question : en matière de réindustrialisation, quelle est l’échelle pertinente : la France ou l’Europe ?

Dans un monde qui voit s’accroître les tensions géopolitiques et géo-économiques, l’échelle économiquement pertinente est presque systématiquement l’Europe. Sans doute, la puissance économique européenne devrait-elle permettre de maîtriser de manière à peu près exhaustive l’ensemble des technologies, comme c’est quasiment le cas pour la Chine ? Sans doute, le poids du marché européen constitue-t-il un levier dans les négociations internationales, comme le font les États-Unis mais comme une France à 3% du PIB mondial ne peut l’envisager seule ?

C’est dans cet esprit que nous ont été confiées des missions pan-européennes, notamment réglementaires, telles que l’étude d’impact de la taxe carbone sur l’industrie du ciment. Nous accompagnons également un acteur technologique majeur dans les discussions européennes visant à recréer la capacité de fabriquer des puces électroniques en Europe. Dernier exemple d’intervention justifiée à l’échelle européenne, nous avons contribué à formaliser la proposition de la France quant au choix des molécules à inscrire sur la liste des molécules actives prioritaires pour l’Union européenne.

Toutefois, la France s’est depuis 1975 désindustrialisée nettement plus fortement que ses pairs européens5, tant et si bien que nous nous trouvons aujourd’hui en queue du peloton européen. Si une stratégie européenne de reconquête est souhaitable, et même indispensable pour combler notre dépendance dans certains secteurs vitaux, elle ne saurait suffire à combler le retard français. Il n’y aura pas de politique européenne de rattrapage industriel au bénéfice d’un pays tel que la France, comme furent mises en place les politiques de cohésion en faveur des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) lorsqu’ils rejoignirent l’Union européenne au début des années 2000.

Pour la France, rejoindre le milieu de peloton européen en termes de souveraineté productive repose donc exclusivement sur une ambition nationale. Cela suppose de déployer des politiques nationales complémentaires, et non opposées, à une stratégie européenne. Un exemple ? Mettre en place, dans le respect des règles européennes et des principes d’achats responsables, un Buy France Act et fongible dans un éventuel Buy European Act à venir.

 

Comment créer une mobilisation collective ?

L’élan nécessaire pour soutenir, dans la durée, l’intense effort de réindustrialisation à venir requiert un ingrédient essentiel : l’envie. Celle-ci dépend notamment de notre capacité à susciter une mobilisation collective autour de notre renaissance industrielle et des moyens que nous sommes prêts à y consacrer.

S’il fallait aujourd’hui choisir entre baisser la TVA pour augmenter le pouvoir d’achat et baisser les impôts de production pour soutenir notre réindustrialisation, comment s’assurer de faire le bon choix ? On ne réindustrialise pas pour réindustrialiser, ce n’est pas une fin en soi. La renaissance industrielle devra s’inscrire dans un projet de société – sa boussole – et être portée par un imaginaire commun – son carburant – autour de l’avenir industriel de la France.

Ce projet et cet imaginaire, dont dépendent grandement notre cohésion et notre souveraineté, peinent à percer. Les nouvelles générations parviendront sans doute à y remédier en prenant clairement le virage de la protection de l’environnement. De jeunes personnalités emblématiques et des mouvements collectifs, comme le manifeste étudiant Pour un réveil écologique, sont de plus en plus nombreux, de plus en plus suivis.

De leur côté, de plus en plus d’entreprises endossent leur rôle sociétal en prenant part aux efforts, notamment en matière de respect de l’environnement. L’industrie n’est pas en reste, qui se mobilise pour développer des solutions vertes – des mobilités douces à l’habitat zéro carbone – et plus globalement adopter les principes de l’économie circulaire.

 

Comment réussir l’articulation entre industrie et environnement ?

Malgré ces prises de conscience et ces avancées, les points d’achoppement sont nombreux. L’exemple de l’artificialisation des surfaces illustre bien le hiatus persistant : pour 50 milliards d’euros supplémentaires de valeur ajoutée industrielle, combien d’hectares artificialisés ?

Il est urgent de répondre à ces questions en d’autres termes, plus inventifs et non-conflictuels. Des pistes existent. La relation de l’industrie à la biodiversité, aux usages du foncier, aux risques technologiques et sanitaires (pollution de l’air et de l’eau) ne doit pas rester irrésolue. Cela entraverait notre cheminement vers un projet de société porté par un imaginaire positif autour de la réindustrialisation de notre pays.

Tandis que l’articulation entre industrie et environnement prend peu à peu forme, l’enjeu est d’aller plus vite, plus loin. Nous pensons que la réindustrialisation de la France porte en germe non seulement la restauration de la souveraineté économique, mais aussi l’amélioration des conditions de vie partout en France et la préservation de l’environnement.

 

Cette articulation est le dernier verrou pour faire de la réindustrialisation de la France une renaissance industrielle durable. Nous y voyons la nouvelle frontière de la transition écologique, riche d’une promesse où l’industrie, avec tout son bagage technologique, réintégrerait nos territoires dans la trajectoire de transformation de notre pays. Une promesse aussi de cohésion entre des France qui aujourd’hui s’opposent après des décennies de mondialisation exacerbant la fracture sociale et territoriale. Avançons ensemble dans cette direction.

 

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